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Le MOC organise jeudi et vendredi sa semaine sociale. La coupole francophone du Mouvement ouvrier chrétien - parfois présenté comme le bras politique de la CSC, de la Mutualité chrétienne, de Vie féminine, de la Jeunesse ouvrière chrétienne et des Equipes populaires - a choisi cette année pour thème : la protection sociale. Un thème inscrit dans l’actualité politique. Pour Christian Kunsch, président du MOC, on est en train de "détricoter la Sécu".

Peut-on dire que le gouvernement actuel détricote la protection sociale ? Et ne fait-il pas la même chose que son prédécesseur.

Oui. La N-VA n’était peut-être pas dans le gouvernement précédent. Mais elle était derrière la porte. Son influence était grande. Or l’idéologie de ce parti, c’est de diminuer le rôle de l’Etat fédéral. C’est pour cela que l’on a eu la 6e réforme de l’Etat. Et que, pour la première fois en Belgique, on a scindé la sécurité sociale. Il y avait un calcul des autres partis flamands pour dire qu’il fallait réaliser une partie de la N-VA pour la contrer. C’était un mauvais calcul. Cela n’a pas empêché la N-VA de faire 30 % des voix.

La N-VA a combattu la réforme de l’Etat…

Parce qu’elle était alors dans l’opposition. Mais elle ne peut qu’être satisfaite par un début de scission de la sécurité sociale. C’est pourtant une erreur. On a scindé les allocations familiales et une partie des soins de santé. On va avoir quatre systèmes différents dans un pays qui compte onze millions d’habitants. C’est Kafka. Et puis, les matières ont été transférées sans la totalité des moyens. L’erreur que commettent les gouvernements régionaux, c’est de dire qu’il n’y aura pas d’impôts nouveaux à l’avenir.

Il faut augmenter les impôts régionaux ?

Si les Régions veulent maintenir la protection sociale à son niveau actuel, elles ne pourraient pas faire autrement. Les Wallons ont dit qu’ils allaient indexer les allocations familiales. Comment est-ce possible d’envisager cela avec des recettes moindres et sans réfléchir à de nouvelles recettes ?

Vous prétendez que le gouvernement actuel détricote la protection sociale. N’est-ce pas du discours syndical ? Le gouvernement actuel a augmenté l’enveloppe Bien-être permettant d’améliorer les plus petites allocations.

Si on met bout à bout toutes les petites mesures de restriction, on peut dire qu’il taille dans la protection sociale. La Belgique n’a a priori pas un problème financier. L’épargne est très élevée. Mais comment mobiliser cet argent ? Si les gens n’ont pas le sentiment qu’ils seront aidés en cas de coup dur, alors ils vont thésauriser. Il faut donc un Etat régulateur fort pour empêcher que des gens se retrouvent sans ressource.

Ces mesures ne sont-elles pas une nécessité ? La Belgique est l’un des pays où le travail est le plus taxé. Cela nuit à la compétitivité des entreprises.

C’est bien pour cela qu’il faut interpeller l’Europe. J’ajoute que les gens ne sont pas opposés aux impôts si on leur garantit une protection sociale efficace, une place en maison de repos quand ils ne seront plus autonomes, etc.

L’automne dernier, il y a eu une importante contestation sociale. Mais on a le sentiment que le mouvement s’essouffle.

Ce n’est pas simple. Les mesures tombent les unes après les autres. Les organisations syndicales n’arrivent plus à suivre. Elles n’ont pas fini de mobiliser sur un sujet que déjà une autre mesure est annoncée. On est parti pour trois-quatre années de mauvaises nouvelles (mais pas cinq parce que le gouvernement va sûrement multiplier les promesses dans la dernière année de son mandat). Dans les syndicats, on est divisé sur la stratégie. Soit on jette toutes ses forces dans la bataille. Soit on s’inscrit dans la durée. Ce n’est pas simple. Mais des citoyens se mobilisent également. La parade de Hart boven hard/Tout autre chose a mobilisé 20 000 personnes alors qu’il faisait un temps de chien.

La contestation s’étend ?

Il y a une contagion culturelle plus large que d’habitude. On voit des gens qui ne sont pas militants syndicaux et qui bougent. C’est intéressant. Même en Flandre où des artistes ont été très choqués par les mesures d’austérité imposées à leur secteur. Les gens se réveillent.

Faut-il ralentir le rythme de l’assainissement ?

En période de difficulté, ce serait une erreur d’y aller à marche forcée.


"La protection sociale est un outil de développement économique"



Pourquoi avoir choisi le thème de la protection sociale pour votre semaine sociale ?

C’est d’abord pour nous une manière d’entrer dans la campagne sur la protection sociale organisée à l’initiative du CNCD - 11.11.11. D’autres participants ont choisi une façon plus spectaculaire. Marc Goblet (FGTB), Jean-Pascal Labille (Mutualité socialiste) et Elio Di Rupo (PS) se sont lancés dans cette campagne de longue haleine pour ressouder l’action commune. Soit. Le plus important, c’est le thème de la campagne : la protection sociale, que nous souhaitons étendue à l’échelle mondiale. Elle est un outil de développement économique. En Belgique, 17 % de la population et 25 % à Bruxelles vivent sous le seuil de pauvreté. S’il n’y avait pas notre système de protection sociale, ils seraient deux fois plus nombreux. Pourquoi la Belgique a-t-elle pour l’instant mieux résisté à la crise que la plupart des pays européens ? Pour partie, grâce à la sécurité sociale. Il y a aussi des exemples à l’étranger. En Bolivie, par exemple, l’instauration d’un système de protection sociale digne de ce nom a permis de doubler le produit intérieur brut et de diminuer par deux la pauvreté en huit ans.

Comment mondialiser la protection sociale ? On est dans l’utopie, là ?

Plutôt que se faire une concurrence par le moins-disant, on pourrait commencer par réguler les accords commerciaux, en les assortissant d’une base sociale minimale comme un salaire décent, des conditions de travail sécurisées. On voit ce qui s’est passé au Bangladesh, à Dacca. Plus de 1 000 personnes sont mortes dans l’effondrement d’un immeuble mal sécurisé. Tout cela pour fabriquer à bas prix des vêtements bon marché que l’on portera en Europe. Le système est absurde.

L’imposition de clauses sociales n’est-il pas du protectionnisme qui ne dirait pas son nom ?

Non. Prenons la directive européenne sur le détachement des travailleurs. A cause de cette directive, des ouvriers portugais peuvent venir travailler sur des chantiers en Belgique aux conditions de leur pays d’origine. C’est une concurrence déloyale, la course aux moins-disants, qui exerce une forte pression sur notre protection sociale. Qui y gagne ? Une petite minorité seulement. Les autres y perdent. Est-ce le hasard si Comeos, la fédération patronale du commerce, se plaint d’une diminution de la consommation au moment même où on crée les flexi-jobs dans l’Horeca et on exclut par milliers les chômeurs ? Cette politique mène dans le mur.

Mais concrètement ?

On pourrait commencer à l’échelon européen. On devrait s’entendre sur un socle social minimum. L’Allemagne vient d’introduire le salaire minimum. Elle donne le ton. Dans le même temps, il faut refuser les traités ultralibéraux. Le TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) réduirait la protection sociale. Alors que c’est justement l’inverse qu’il faut.

La concurrence et la levée des barrières n’ont-elles pas pour effet de doper la croissance ? Faut-il dès lors la contraindre avec des normes sociales ? N’est-ce pas grâce à la croissance que l’on peut financer la sécurité sociale ?

Nous ne sommes pas pour une croissance économique à tout prix, qui se ferait au détriment de la santé, de la sécurité. Prenons Uber. Voilà une société qui connaît une croissance phénoménale. C’est très tendance, basée sur une application smartphone. Mais quel type de croissance offre-t-elle ? Uber ne propose pas de contrat de travail, pas d’assujettissement à la sécurité sociale. Les travailleurs sont des clients. Ils signent une convention. Ils doivent s’assurer eux-mêmes. S’il y a un accident, qui va payer ? Il y a une redistribution très faible, peu d’emplois créés. On n’a pas besoin d’une croissance débridée.

 

Interview parue orginellement dans le quotidien La Libre, le 14 avril 2015.

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